Farines animales et démagogie

alimentation piscicoleJe pensais en avoir fini avec ce qui se rapporte aux farines animales et aux encéphalopathies spongiformes transmissibles. Je vous avais gratifié d’un message sur le dernier billet concernant la catégorie vache folle, vous spécifiant que j’interviendrais si l’occasion se présentait. Ayant stocké quelques infos sur le sujet du prétendu retour des farines animales et en les approfondissant un peu, je n’ai pu m’empêcher d’éclater de rire.

Apprenez que tout flatteur vit aux dépens…

Pour vous resituer, les PAT ou protéines animales transformées sont autorisées depuis début 2013 par la commission européenne, dans l’alimentation en pisciculture… pour les poissons carnivores – truite, bar, daurade.

Donner de la chair à des carnivores, pas de quoi s’emballer. Certes, des poissons carnivores à l’état sauvage ne se nourrissent pas de porcs ni de volailles, je vous l’accorde.

Les déclarations de nos gouvernants lors du Salon de l’agriculture de 2013, sur le fait que la France n’utiliserait pas de PAT en pisciculture et qu’il faudra « continuer à nourrir les poissons de manière traditionnelle » étaient bien là pour ne pas se mettre à dos l’opinion publique et de surcroît ne pas dégrader le taux de popularité déjà bien entamé.

Des députés sont même montés aux créneaux devant cette même commission européenne pour contester la résolution autorisant les PAT en pisciculture.

Quant aux professionnels, eux préfèrent exclure toute forme de PAT tant que celles-ci déplairont aux consommateurs.

Tout cela si ce n’est pas de la démagogie, il va falloir me dire ce que c’est !

Bien. Étant étranger à la pisciculture, je me suis posé cette question toute bête : « Quelle est la manière traditionnelle d’élever des poissons carnivores en pisciculture ? »

Et me voilà donc parti à la pêche aux informations, c’est le cas de le dire, et sans mauvais jeu de mots.

La manière traditionnelle est relativement simple. En aquaculture pour les espèces carnivores et omnivores, les crevettes, les poissons exclusivement marins – le bar, la daurade – et les salmonidés sont nourris avec des farines de poisson. Les salmonidés consomment également des huiles de poisson.

La farine de poisson est également utilisée pour l’alimentation d’animaux terrestres – porcs, volailles. L’alimentation du secteur terrestre utilise 43 % de ces farines contre 57 % pour les poissons et crustacés. (Sources : aquaculture Ifremer)

Ma réaction après cette mini-étude et devant la manière traditionnelle d’élever les poissons carnivores, omnivores, etc. : Ah ah ah ah… mdr ! 😆

Quelles origines ?

Au début, la fabrication de farine de poisson tirait parti des surplus de pêche destinée à la consommation humaine. Puis elle se spécialisa et créa une pêche dédiée à son approvisionnement : la pêche minotière.

Cette pêche prélève des espèces pas ou très peu consommées par les humains. Les principaux pays producteurs sont, pas ordre décroissant de tonnage, le Pérou, le Chili, le Danemark, la Norvège, l’Islande.

Il faut ajouter à cette pratique, la farine produite avec les traitements des rejets et de l’industrie de transformation. Elle représente un tiers de la production mondiale.

Autres pistes

Face à la diminution des réserves halieutiques, les chercheurs et les professionnels du secteur aquacole réfléchissent à d’autres pistes pour nourrir les poissons carnivores, comme la substitution avec des sources végétales.

Eh oui ! Autant, donner de la farine de viande à des herbivores provoque l’indignation de l’ensemble de l’opinion publique, autant transformer des carnivores en omnivores voire en végétariens, juste par notre hégémonie sur la planète, n’émeut personne.

Aller, hop hop hop… à partir de maintenant, dans les parcs zoologiques, dans les cirques, les fauves auront du steak de tofu un jour sur deux ! Il n’y a pas de raison de ne pas les habituer également. Rois des animaux ou pas, ils ne doivent pas oublier que les patrons sur terre ce sont les humains. Tout le monde doit se plier à notre diktat sous peine de terribles représailles. En plus ils ne doivent pas oublier que nous avons l’arme de dissuasion nucléaire.

Hein ? Que j’arrête mes conneries ? Non, je ne pousse que très légèrement l’idée dans l’absurde !

Changement de régime

(Sources : aquaculture Ifremer)

Les matières premières d’origine végétale sont nombreuses mais moins adaptées aux besoins des poissons.

Nous pouvons déjà avoir recours aux oléagineux – colza, tournesol, soja – ou aux protéagineux – pois, féverole, lupin – mais aussi à des coproduits de céréales – gluten.

Les meilleurs résultats de substitution de la farine de poisson, dans l’alimentation des salmonidés, ont été obtenus avec du soja. Ce qui implique une filière spéciale et une bonne traçabilité, car, je vous le rappelle, le soja est aujourd’hui majoritairement OGM. Le paradoxe ou l’hypocrisie européenne veut que les OGM agricoles soient normalement interdits de culture mais pas d’utilisation.

Concernant l’alimentation des truites et des daurades, poissons carnivores, il est possible de substituer 75 % de la farine de poisson par un mélange de céréales, de protéagineux et d’oléagineux.

Je peux vous garantir que dans l’alimentation de nos herbivores jamais un tel taux de farine de viande n’aurait pu être envisagé !!… Mais ne vous inquiétez pas, il n’y aura pas de scandale de la truite timbrée ou du saumon mutant.

Prospective

D’autres sources plus naturelles sont à l’étude comme le krill. Cette petite crevette composant le zooplancton utile aux mammifères marins, cétacés, oiseaux, poissons et calmars.

Le krill artique

Certes, cela peut être une bonne source naturelle. Il y a cependant deux points à ne pas sous-estimer :

  1. d’accord pour son utilisation tant que l’on ne pille pas les ressources naturelles et par la même occasion concurrencer l’alimentation des espèces sauvages. L’être humain ayant une propension à déclarer nuisible tout animal se mettant en travers de son développement ;
  2. le krill est aussi un bioconcentrateur des éléments toxiques issus de l’activité humaine : mercure, polluants divers et variés. Ces polluants passeront directement dans la chair des poissons puis dans celle de ceux qui sont en bout de chaîne alimentaire : les consommateurs.

Une autre source naturelle de protéines : les insectes. C’est effectivement une piste sous-explorée et sous-exploitée.

Prenons le cas de la truite.

Dans son milieu naturel, la truite, étant carnivore, se nourrit de vers et d’insectes, puis d’alevins, de petits poissons, de têtards, de grenouilles. Sa voracité la pousse quelquefois même à s’offrir de jeunes congénères en guise de repas.

Il ne serait pas idiot de prospecter dans l’élevage d’invertébrés et d’insectes ad hoc en complément voire en substitution de l’alimentation actuelle. Mais attention, pas de truc exotique.

J’entends par là, et par ici aussi du reste 🙂 , pas d’importation d’espèces de je ne sais quels pays sous prétexte qu’ils prolifèrent plus vite, grandissent et grossissent plus vite. Enfin, bref, s’élèvent plus facilement et procurent une alimentation compétitive économiquement et techniquement, mais qui en cas de dissémination accidentelle dans la nature à l’état vivant pourraient devenir très vite invasives. Je m’explique : pour la lutte biologique contre le puceron, nous savons que les coccinelles sont de bons prédateurs. Bon, ce sont surtout leurs larves et il y a également d’autres prédateurs, mais qu’importe. Des chercheurs se sont aperçus que la coccinelle asiatique proliférait plus vite et était plus vorace que sa cousine européenne. Elle a été choisie et amenée dans nos contrées pour aider à la lutte biologique. Le résultat : elle n’est pas contre bouffer ses cousines d’Europe et s’avère plus qu’invasive. D’autres chercheurs se sont alarmés de son comportement qui pourrait perturber nos écosystèmes.

Donc, à truites de notre coin, nourriture de notre coin. Ce n’est pas du protectionnisme, c’est du bon sens. En cas de fuite dans la nature, ce ne sera pas grave, ce ne seront que des espèces locales.

L’empreinte humaine

empreinte humaine

Des recherches sont également menées par l’INRA1 et l’Ifremer pour identifier des lignées de truites adaptées, voire adaptables à l’alimentation végétarienne. Il s’agit de développer des lignées génétiquement identifiées qui accepteront cette évolution.

Après les OGM2, les PGM3, voici les LGI4.

Oh oui ! Il n’y a pas à dire, tout cela fleur bon la manière traditionnelle !

 

 

Pour aller plus loin :

Le site de l’Ifremer external

La page du krill sur Wikipédia external

1. Institut National de la Recherche Agronomique.

2. Organisme génétiquement modifié.

3. Plante génétiquement modifiée.

4. Lignée génétiquement identifiée.

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