Nucléaire : Tchernobyl à table.

Tchernobyl a tableEn octobre 2014, je publiais sur ce blogue une série de quatre articles1 faisant le parallèle entre les méthodes utilisées lors de la mise en place du nucléaire en France et celles employées par les promoteurs des OGM agricoles.

En lisant le livre La France nucléaire, l’art de gouverner une technologie contestée, un passage axé sur les méthodes d’élevage après la catastrophe de Tchernobyl m’a interpellé.

Petit rappel historique

Le 26 avril 2016, les médias n’oublieront pas de nous rappeler, avec des images et documents à l’appui, qu’il y a trente ans une catastrophe nucléaire sans précédent secouait le monde entier. Catastrophe provoquée par une somme de dysfonctionnement et de manquement graves aux mesures de sécurité.

Donc, le 26 avril 1986 survenait un accident majeur dans la centrale nucléaire de Tchernobyl. Elle sera, a posteriori, classée au niveau 7, le plus élevé, sur l’échelle internationale des événements nucléaires. Sa singularité, est qu’elle a touché trois pays, l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie, atteignant plus de sept millions d’habitants, avec des contaminations majeures dans un rayon de cinq cents kilomètres.

Mais de quelle contamination parlons-nous ?

Dans le nucléaire civile, lorsqu’il y a un accident majeur, trois éléments sont rejetés dans l’atmosphère, puis se déposent sur le sol et la végétation : l’iode 131, le césium 134 et le césium 137.

L’iode 131 a une durée radioactive de 8 jours mais il est extrêmement radioactif. C’est l’élément le plus redouté car il se fixe rapidement sur la thyroïde. Son activité ionisante diminue rapidement et il disparaît définitivement au bout d’un an.

Le césium 134 a une période radioactive de 2 ans. C’est le césium 137 qui est préoccupant puisqu’il a une période radioactive de 30 ans.

Plongée en territoire contaminé

La population particulièrement affectée par d’importantes activités ionisantes dues à cette catastrophe – supérieur à 37 000 becquerels par m² – s’élevait à près de sept millions de personnes. Ne croyez surtout pas qu’un quelconque État soit assez riche pour reloger autant de personnes, même en Europe de l’Ouest.

Seules, 250 000 personnes furent évacuées. Et elles ne furent pas forcément relogées dans des endroits indemnes de retombées de la catastrophe. Juste dans une zone contaminée mais supportable. Pour qui ? Pour les finances d’État ?

Et encore, les ex-États Soviétiques ont adopté des mesures de protection plus strictes que ce que leur recommandait l’AIEA – Agence internationale de l’énergie atomique. Rien que pour la Biélorussie, trois catégories sont identifiées par les autorités : les liquidateurs au nombre de 116 000, les personnes évacuées en 1986 – 135 000 -, et les personnes vivant dans les zones contaminées – 1 600 000 !

La radioactivité participative

L’ex-URSS avait classé les territoires en cinq zones :

  • zone d’exclusion, d’un périmètre de trente kilomètres autour de la centrale ;
  • zone de relogement obligatoire et immédiat, où les doses individuelles sont supérieures à 5 mSv avec un dépôt de césium supérieur à 1,48 MBq/m² ;
  • zone de relogement ultérieur : doses individuelles supérieures à 5 mSv, dépôt de césium entre 555 kBq/m² et 1,48 MBq/m² ;
  • zone de relogement volontaire : doses individuelles comprises entre 1 et 5 mSv et un dépôt de césium inférieur à 555 kBq/m² ;
  • zone de contrôle radiologique périodique ; doses individuelles inférieures à 1 mSv.

Dans la zone de relogement volontaire, l’État laisse le choix aux sinistrés de quitter ou non la zone. S’ils restent, ils dédouanent en partie l’État de ses responsabilités. Le choix de rester est souvent le fait d’un manque de moyen des habitants pour recommencer une vie ailleurs.


mesure de radiation sur culture

Qu’est-ce que le becquerel ?

Le becquerel (Bq) est l’unité de mesure de la radioactivité d’un corps. Elle caractérise le nombre de désintégrations spontanées de noyaux d’atomes instables qui s’y produit par seconde.

L’activité radioactive d’une substance est souvent rapportée à :

  • un volume : Bq/l ou Bq/m³ ;
  • une masse : Bq/kg ;
  • une surface : en Bq/m².

Elle se mesure souvent en multiples :

  • le millibecquerel (mBq = 0,001 Bq) ;
  • le kilobecquerel (kBq = 1 000 Bq) ;
  • le mégabecquerel (MBq = 1 000 000 Bq) ;
  • etc.

Quelques exemples de radioactivité naturelle :

  • Eau de pluie : 0,5 Bq/l ou 500 mBq/l
  • Eau de mer : 14 Bq/l
  • Lait : 70 Bq/l
  • Corps humain : 120 Bq/kg
  • Terre sédimentaire : 400 Bq/kg (argile, limon, calcaire, craie, …)
  • Terre granitique : 8 000 Bq/kg ou 8 kBq/kg (Vosges, Alpes, massifs Central et Armoricain).

Exemples de radioactivité artificielle :

  • Uranium 238 : 37,2 MBq/kg ou 37 200 000 Bq/kg ;
  • Césium 137 : 3,2 PBq/kg ou 3 200 000 000 000 000 Bq/kg.

Qu’est-ce que le sievert ?

Le Sievert (Sv) est utilisé pour exprimer les effets biologiques des rayonnements ionisants sur la matière vivante.

Je peux vous le résumer à ma façon : c’est ce que l’Être humain, entre autres, se ramasse dans les dents naturellement mais aussi artificiellement.

Si la dose se situe dans les microsieverts (μSv), c’est excellent. Dans les millisieverts (mSv), il vaut mieux rester en dessous de la dizaine. Arrivée dans l’unité, c’est très mauvais, la dose mortelle se situe entre 5 et 10 Sv :

  • 1 Sv : apparition de la fièvre des radiations ;
  • 2 Sv : hospitalisation indispensable ;
  • 5 Sv : DL50 (dose létale) 50 % de mortalité ;
  • 8 Sv : DL90 – 90 % de mortalité ;
  • 10 Sv : DL100 – 100 % de mortalité.

Il n’y a pas de kilosievert (kSv), le pauvre gars aura passé l’arme à gauche bien avant, comme on peut le constater juste au-dessus.

1 Sv = 1 000 mSv = 1 000 000 μSv.

unité de dose efficace en sievert

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Pour finir, le dépôt de césium 137 + 134 un an après une catastrophe de type Tchernobyl ou Fukushima, génère 16,6 mSv par million de becquerels/m².


Nous sommes tous des cobayes !

En 1996, un projet d’étude sur la réhabilitation par les populations locales des zones contaminées, et financé par la Commission européenne, est mené sur trois ans. La zone étudiée se situe à environ deux cents kilomètres de la centrale de Tchernobyl, en Biélorussie, dans le district de Stolyn.

Le village d’Olmany est retenu. Il se trouve dans une poche où l’on relève des niveaux entre 185 kBq et 555 kBq/m².

Le village compte, à cette époque, 1 300 habitants environ dont 370 enfants de moins de 18 ans. Le village est entouré de marais et de forêts. Les deux activités majeures sont l’agriculture, avec un kolkhoze de 1 800 ha produisant du lait et de la viande, et la cueillette en forêt, de baies et de champignons, dont les habitants tirent des revenus.

Et c’est dans ces deux activités que le bât blesse.

Le césium 137 se concentre dans les forêts, les légumes feuilles et l’herbe avec un transfert 10 à 20 fois plus important que dans les grains ou les plantes racines – pomme de terre, betterave, carotte, etc.

Analyse des produits alimentaires en césium 137 - Olmany

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Face à cela, il n’est pas question d’interdire des pratiques ou d’éradiquer le mal par la destruction pure et simple, mais uniquement d’apprendre à gérer cet état de fait.

Il s’agit de se prendre en charge soi-même par la mise en place d’une culture radiologique pratique. Cela se caractérise, entre autres, par une sorte de débit-crédit de becquerel/sievert.

  • La catégorie 1, lieu jugé sûr tel que sa propre habitation, avec une activité inférieure à 1,3 mSv/an.
  • La catégorie 2, lieu à consommer avec modération, comme le jardin privé, avec des activités comprises entre 1,3 et 8,7 mSv/an.
  • La catégorie 3, lieu à éviter le plus possible, comme les forêts, les meules de foin, la proximité du poêle à bois, avec une activité supérieure à 8,7 mSv/an.

En clair, une bonne balade en forêt est très coûteuse en radiations et il faut compenser par un temps significatif dans un lieu de catégorie 1 pour atténuer le surcoût sur le compte sievert.

Idem pour l’alimentation. Comme nous l’avons vu dans le tableau d’analyse des produits alimentaires, manger des produits locaux n’est pas neutre.

Exemple de ration alimentaire - Olmany

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Le budget annuel optimal est fixé à 20 000 becquerels, soit 54,8 becquerels par jour, avec une limite maximale recommandée de 100 000 becquerels, ou 274 becquerels par jour environ. Dans les deux cas, nous pouvons voir qu’une ration journalière avec les contaminations maximales ne rentre pas du tout dans les clous. Je dirais même que le pire scénario dépasse de 3,5 fois la limite maximale.

Et les activités commerciales ?

Nous l’avons déjà vu, les habitants du village tirent leurs revenus de deux activités, la cueillette – baies et champignons – et l’agriculture – lait et viande.

Concernant la cueillette, les contaminations maximales crèvent les plafonds admissibles de la République Biélorusse. Pas question de vendre les récoltes.

Au sujet de la production agricole, le tableau n’est pas mieux. Avant l’arrivée d’Ethos, il était interdit pour le village de commercialiser le lait et la viande. L’alimentation des vaches laitières était simple : pâturage pendant l’été et foin durant l’hiver. Sauf que l’herbe présente un transfert important de césium 137. Dans la viande, le césium se trouve majoritairement dans la partie maigre des muscles rouges, très peu dans la graisse et les os. De même, dans le lait, le césium est très faiblement présent dans la crème, il est essentiellement dans la partie aqueuse.

De plus, des fermiers disent faucher le foin en forêt, donc savaient que ce type de foin était très contaminé. Mais le foin propre est très rare dans leur commune. Et le faire venir d’une région exempte de contamination revient trop cher.

Les autorités Biélorusses ont bien fait une distribution aux éleveurs de ferrocène, un additif permettant de limiter le transfert du césium 137 du fourrage vers le lait. Seulement ils ont omis d’en expliquer l’utilité. Résultat, les fermiers le donnaient selon leurs envies, même aux veaux, ce qui est parfaitement inutile.

Le projet Ethos semble avoir apporté beaucoup aux populations locales en termes de prise de conscience des dangers invisibles de la radioactivité dans leur vie quotidienne. Sauf qu’un point m’a fait sursauter, tout de même. Le fameux point à l’origine de cet article.

Dans le contexte de cette forte contamination des fourrages, le projet Ethos propose aux éleveurs de vaches un programme optimisant l’alimentation de leur bétail :

« Le foin le moins contaminé sera utilisé uniquement pendant la période où les vaches donnent du lait ; le ferrocène également, lorsqu’il sera nécessaire d’avoir recours à du fourrage contaminé. »

  1. Le foin propre, ou de moindre contamination, est rare ;
  2. le ferrocène n’est pas donné par les autorités en quantité abondante ;
  3. enfin, et pas des moindres : donner le bon foin durant la période où les vaches donnent du lait… Mais les gars, c’est justement la période la plus longue pour une vache sur une année. Donc, au vu du problème de quantité de foin propre disponible, ceci est une aberration.
Courbe de lactation théorique pour une vache laitière

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La lactation théorique d’une vache laitière est de 305 jours. Suivi de 60 jours de tarissement en fin de gestation. Puis vient la mise-bas et retour au 305 jours de lactation et ainsi de suite jusqu’à la fin de carrière de la vache.

Certes, dans la pratique, une lactation dure plus ou moins longtemps. Cela dépend de plusieurs facteurs extérieurs : qualité et quantité de l’alimentation, maladie, événement climatique exceptionnel – canicule ou grand froid -, difficulté de fécondation donc de gestation, etc.

Exemple de durée de lactation d’une vache sur une carrière :

Durée de lactation d'une vache laitière

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Il faut donc une plus grande quantité d’aliments de bonne qualité radiologique du fait que la lactation est tout de même la période la plus longue dans l’activité d’une vache laitière. Qu’elle soit d’Europe de l’Est, d’Europe de l’Ouest, d’Europe du Nord ou d’Europe du Sud. Et je comprends la difficulté à maintenir une alimentation de qualité radiologique sur une telle période, sachant que le kolkhoze ne possède pas qu’une seule bête !

La filière laitière en Biélorussie

Du temps de l’Union Soviétique, la Biélorussie était la République de l’élevage. Ses conditions pédo-climatiques – nature des terres et le climat agissant de concert sur les productions – la rendent plus propices à l’élevage, contrairement aux terres noires de l’Ukraine, au sud de ses frontières, qui sont les meilleures terres du monde pour les cultures de céréales.

La Biélorussie est un pays de plaines marécageuses et de forêts.

Avant son indépendance, en 1990, la République comptait 2 500 kolkhozes. En 2007, elle en avait encore 1 900 en activité, dont 1 600 tournés vers le lait. La productivité laitière s’échelonne de 2 500 litres par an et par vache, à plus de 6 500 litres, avec une moyenne de 4 000 litres annuels.

Cet ordre de grandeur concernant la production laitière a l’air d’être typique de cette partie de l’Europe géographique :

Production moyenne de lait en Biélorussie et pays voisins

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Le potentiel génétique des vaches laitières n’est pas en reste. Dès le début des années 1970, des croisements entre les races traditionnelles de Biélorussie – la Rouge Biélorusse, race à vocation laitière – et des semences de taureaux Holsteins – race purement laitière – ont eu lieu. L’insémination artificielle est obligatoire, et la monte naturelle est passible d’amende. Ils n’y vont pas par le dos de la cuillère !!

Même si certaines vaches biélorusses ne donnent que 2 500 litres au total, il n’en demeure pas moins que leur durée de lactation dépasse les 250 jours.

Pour finir, un coup d’œil sur l’utilisation de leurs terres :

Utilisation des terres agricoles en Biélorussie

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Pour conclure, ce n’est pas une agriculture d’un autre temps, même si leurs pratiques est un héritage de la période Soviétique. Certains kolkhozes commencent à s’inspirer des pratiques occidentales. Est-ce un bien ? En tout cas, leur économie agricole n’est pas une économie de marché, mais elle est très encadrée par le gouvernement, tout comme l’était l’agriculture de la Communauté Économique Européenne dans les années 1970, avant que des sagouins viennent tout casser !

En fait, toute cette partie n’est qu’une longue introduction à la seconde partie : et si cela avait lieu chez nous, quels en seraient les impacts ?

À suivre.


Sources :

  • Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
  • Catastrophe nucléaire de Tchernobyl, page Wikipédia.
  • Connaissance des énergies, site internet.
  • Cours personnels de BTS.
  • Échelle internationale des événements nucléaires, page Wikipédia.
  • Ethos, La réhabilitation des conditions de vie dans les
  • Territoires contaminés par l’accident de Tchernobyl : La contribution de l’approche Ethos, édition 2002.
  • Ethos, Observatoire de la qualité radiologique, district de Stolyn, novembre 2001.
  • Grandeur et unités en radioprotection, fiche d’information ASN n°4, Autorité de sûreté nucléaire.
  • Idèle (Institut de l’Élevage), le dossier économie de l’Élevage n°392, La filière laitière en Biélorussie.
  • IRSN : Les accidents dus aux rayonnements ionisants // le bilan sur un demi-siècle, Édition du 15 février 2007, page 29.
  • IRSN, fiche radionucléide, césium 137 et environnement.
  • IRSN, rapport DRPH/2011-010, p. 17.
  • L’économie laitière en chiffres – Édition 2015 – CNIEL
  • Sezin Topçu, La France nucléaire, l’art de gouverner une technologie contestée, Paris, Seuil, 2013, 350 pages.

1 Voici les liens pour ceux qui viennent d’arriver :

Les OGM tireraient-ils les mêmes ficelles que le nucléaire ? (1/3)

Les OGM tireraient-ils les mêmes ficelles que le nucléaire ? (2/3)

Les OGM tireraient-ils les mêmes ficelles que le nucléaire ? (3/3)

OGM : attention aux raccourcis

(Crédits photos: 1 – © SOLOIR – Fotolia.com – modifié par Dge_H / 2 – © wellphoto – Fotolia.com)

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