Rififi dans les OGM

Épis de maïs OGMUn épisode digne d’une série d’espionnage en biotechnologie a eu lieu entre des hauts responsables d’une grosse société semencière chinoise et les principaux semenciers nord-américains. Cet épisode se déroula en 2012. Le FBI, qui avait filé les contrevenants, a mené des investigations courant 2013, pour une mise en jugement des prévenus en 2015.

Tout commence par des activités suspectes, aux abords de champs de maïs, de personnes d’origine asiatique. Ces champs ne sont pas choisis au hasard, puisqu’il s’agit d’essais de nouvelles semences de maïs OGM de la société Dupont Pioneer.

Pour information, Dupont Pioneer réalisait 31,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2010, quand Monsanto – plus connu – n’en faisait que 10,5 milliards. Vous imaginez le monstre. Et encore, Dupont n’est pas le plus gros…

Le petit manège de nos asiatiques, vite repéré par les agriculteurs du coin, a suscité des interrogations. Lorsque la police locale venait faire un contrôle de routine, ces personnes se présentaient comme des semenciers chinois venus offrir leurs conseils aux agriculteurs locaux ! Or personne n’était informé de leur présence et n’avait encore moins bénéficié de quelconque conseil.

Pourquoi le FBI est venu à la rescousse ?

Le gouvernement fédéral a implicitement reconnu qu’il considère les produits agricoles à la fois comme un atout et une arme dans le match géopolitique qui les oppose à la Chine. C’est, donc, une ressource d’importance d’une valeur quasi-militaire, qui doit être protégé par tous les moyens disponibles. Le ministère américain de la Justice ainsi que le FBI soutiennent que le vol de biotechnologie – plante génétiquement modifiée tel que le maïs – constitue une menace pour la sécurité nationale équivalente à l’espionnage des technologies d’armes ultra-sophistiquées.

Donc, nos apprentis espions chinois ont été mis sur écoute, ont été filmés et filés par le FBI, afin d’évaluer la menace et d’étoffer le dossier. Et cela ne fut pas de trop, puisque nos espions avaient concocté un plan pour ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier et tenter de brouiller les pistes.

Le groupe s’est réuni après la récolte des maïs et a commencé à discuter sur comment ils allaient se répartir les graines. Certaines seraient dissimulées dans des bagages de soutes des hauts responsables retournant à Pékin, d’autres seraient transportées par voiture et traverseraient la frontière américano-canadienne par le Vermont, enfin les dernières iraient chez l’un des instigateurs dans sa résidence en Floride, où il les expédierait, ensuite, en Chine.

Effectivement, le président de la société Kings Nower Seed Science & Technology de Pékin et le directeur de recherche se sont fait arrêter à l’aéroport international de Chicago, juste avant d’embarquer pour Pékin. Dans leurs bagages, ont été trouvées 300 petites enveloppes kraft, contenant chacune une seule semence de maïs.

Dans le même temps, un autre larron se faisait prendre à la frontière américano-canadienne, dans l’État du Vermont. Il avait en sa possession 44 sachets de semence de maïs, un PC portable avec des coordonnées GPS et un appareil photo numérique contenant une centaine de photos de champs de maïs.

Le dernier fut arrêté chez lui, en Floride. L’article ne spécifie pas si des sachets de semences étaient encore présents ou non.

Les maîtres du monde

Le constat est là : malgré l’étendue de son territoire, la Chine n’est pas autosuffisante pour son alimentation, surtout maintenant que la classe moyenne, en plein essor, a acquis un appétit pour les produits carnés. Et justement, la plupart du maïs en Chine est utilisé comme aliment pour le bétail. De plus, les pénuries d’eau et le manque de surfaces agricoles ont forcé le gouvernement chinois à acheter entre deux et cinq millions de tonnes de maïs américain par an, soit environ 94 % du maïs importé en Chine chaque année.

Si la Chine espère nourrir sa population croissante tout en réduisant sa dépendance alimentaire vis-à-vis des États-Unis, son agriculture doit commencer à produire beaucoup plus de maïs pour répondre à la demande intérieure. Pendant des décennies, la Chine a augmenté les rendements de maïs en mettant plus de surface en production, mais aujourd’hui, ils ont utilisé toutes les surfaces agricoles disponibles. L’USDA, le ministère de l’Agriculture des États-Unis, estime que la consommation de maïs en Chine augmentera de 41 % d’ici 2023, dépassant de loin l’augmentation de la production. La seule façon tenable pour la Chine pour répondre à sa demande intérieure est de planter des semences hybrides hautement performantes, qui peuvent à elles seules doubler, voire tripler la production. Malheureusement, les scientifiques chinois n’ont pas réussi à développer d’hybride de maïs viable au cours de ces dernières années. Dans le même temps, Monsanto et DuPont Pioneer, les deux géants américains des semences, ont produit beaucoup de semences hybrides donnant des résultats significatifs, au point qu’ils contrôlent maintenant 45 % de toutes les semences vendues dans le monde.

Comme la population mondiale continue de grimper et le changement climatique rendra les terres cultivables et l’eau pour l’irrigation de plus en plus rares, la prochaine superpuissance qui dominera le monde sera déterminée non seulement par sa grande puissance militaire, mais aussi, et surtout, par sa maîtrise de la technologie nécessaire pour produire de grandes quantités de nourriture.

Tous les géants de l’agrobusiness affirment qu’ils n’ont d’autre but que de nourrir la population mondiale, en plein essor. Leur objectif est en réalité d’augmenter leurs parts de marché et leurs profits en essayant de maintenir captifs les systèmes agricoles du monde entier avec leurs semences brevetées. Les semences hybrides en premier semis sont très homogènes et donnent d’excellents rendements. Par contre, en réutilisation en second semis, elles perdent toutes leurs caractéristiques premières et donnent une production inférieure de 20 % en deuxième récolte.

L’Empire du Milieu contre-attaque

Qu’à cela ne tienne ! Puisque les firmes semencières chinoises n’arrivent pas à sortir au moins un bon maïs génétiquement modifié, même en empruntant les semences des leaders mondiaux, la solution est d’en acquérir un.

Et c’est chose faite depuis le début de cette année 2016 ! Le groupe public ChemChina s’est offert l’agrofournisseur suisse Syngenta.

ChemChina est une entreprise publique spécialisée dans les produits chimiques. Son chiffre d’affaires de 2013 fut de 37,6 milliards de dollars.

En 2006, ChemChina a acquis le deuxième plus grand producteur de méthionine – additif pour la nutrition animale – le français Adisseo. Puis la plus grande entreprise productrice d’éthylène d’Australie, Qenos.

En 2011, c’est au tour de Elkem, une entreprise norvégienne, d’être rachetée. Cet achat a permis d’améliorer la chaîne de production de silicone de ChemChina. Cette dernière possède ainsi la dernière technologie en matière de silicium polycristallin pour le solaire.

En 2015, c’est le manufacturier Pirelli qui fait les frais de l’appétit du géant chinois.

De l’autre côté, Syngenta, c’est 13,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2015. Elle est la leader mondiale en produits phytosanitaires – herbicides, fongicides et insecticides – et numéro 3 dans les OGM. Elle avait refusé un rachat par Monsanto en août 2015. Puis en novembre, des rumeurs de rapprochement avec DuPont avaient filtré. En fait, c’est ChemChina qui s’offrira Syngenta pour 43 milliards de dollars.

Ce rachat répond aux attentes du gouvernement chinois en termes d’améliorations des semences et des techniques permettant d’augmenter les rendements pour nourrir sa population. Cette acquisition confirme l’importance que la Chine accorde aujourd’hui à devenir le numéro un mondial de l’agrochimie, c’est-à-dire le propriétaire de technologies qui peuvent l’aider à nourrir la plus importante population de la planète et, pourquoi pas, devenir LA superpuissance de demain. D’ailleurs, des sénateurs américains s’inquiètent déjà de cette acquisition.

La mission de Syngenta sera, dans un premier temps, d’améliorer les productions de maïs et de coton dans l’Empire du Milieu.

Un vaste programme…


Source :

https://newrepublic.com/article/122441/corn-wars, article en anglais.

(Crédits image : © Mopic – Fotolia.com)

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